Il etait une fois le Maroc : LES BERBÈRES, par David Bensoussan

Pourrait-on faire une digression et discuter de l'identité et de l'origine des Berbères?

 

L'Afrique du Nord ou Maghreb se compose du Maroc, de l'Algérie, de la Tunisie ainsi que de la Libye : tous ces pays ont été peuplés à l'origine par des tribus berbères et ont subi l'influence de colonisations diverses : carthaginoise sur le littoral maghrébin, grecque en Cyrénaïque, romaine, vandale et byzantine dans toute la partie Nord de l'Afrique jusqu'à l'Atlantique et enfin l'arabe jusqu'au Sahara. Rarement la Berbérie a été unie : des guerres tribales incessantes ainsi qu'un esprit d'indépendance farouche ont fait que les tribus berbères se sont laissé dominer par d'autres puissances tout en maintenant leur autonomie dans les régions intérieures; seule l'invasion arabe parviendra à assimiler graduellement les Berbères, quoiqu'incomplètement.

 

Que sait-on sur leur origine?

 

De nombreux historiens berbères et arabes (Ibn Khurdabhbih et Ibn Abd Al-Hakam au IXe siècle, Al-Tabari et Ibn Hawqal au Xe siècle, Idrissi au XIIe siècle et Ibn Khaldoune au XIVe siècle) attribuent aux Berbères une ascendance cananéenne. Les Berbères seraient venus en Afrique du Nord après que David eut vaincu Goliath. Une hypothèse plus ancienne avancée par Moïse de Corène et Procope voudrait que les habitants du Canaan fussent arrivés en Afrique du Nord après la conquête du Canaan par Josué.

Ceci rejoint une hypothèse talmudique similaire et encore plus ancienne selon laquelle des peuplades cananéennes auraient émigré en Berbérie après la conquête du Canaan par les Hébreux (Sanhedrin 94-71, Lévitique Rabba 17, Tossefta Shabbat 18, Yebamot 63-2, etc.). Certains situent les Berbères au sein de la généalogie biblique : ils descendraient des Kaslouhim, fils de Mitsraïm fils de Cham fils de Noé (Al-Souli Xe siècle).

D'autres (Ibn A-Kalbi, IXe siècle) ont attribué aux branches des Ketama et des Sanhadja une origine yéménite et il est probable que cette hypothèse ait germé dans l'esprit de ceux pour qui la légitimité du pouvoir ne pouvait être accordée qu'à une lignée de nobles. En Espagne médiévale, des historiens arabes (dont Ibn Hazm du XIe siècle) rejetèrent cette dernière hypothèse. Ce débat se tint à l'époque où Arabes et Berbères étaient en conflit. Toutes ces théories sont nourries par des légendes locales qu'il est difficile de corroborer avec un degré de certitude satisfaisant.

 

Qu'en est-il des grandes familles berbères?

 

Il faut préciser que dans les recueils historiques, il n'y a pas de filiation unique sur laquelle il y ait unanimité. Il faut donc avancer avec précaution dans ce domaine. L'hypothèse la plus courante est que les Botr nomades et les Beranès sédentaires descendraient d'un ancêtre commun Berr. Aux Botr se rattacheraient entre autres tribus les Zenata, les Nefoussa, les Miknaça, les Mediouna, les Louata et les Maghraoua. Aux Beranès se relieraient les Masmouda, les Auréba, les Ketama, les Sanhadja, les Aurigha, les Mesrata et les Lemta. Ceci est une présentation très simpliste de la généalogie berbère, car son traitement dans ces pages serait exhaustif. Contentons-nous de cette première classification pour l'instant.

 

Qu'en est-il de la langue berbère?

 

De façon générale, on établit la différence entre trois regroupements linguistiques : celui du Rif (tarifit) dans le Nord, celui du Haut et Moyen Atlas ou tamazigh (tamazight) ainsi que celui de l'Anti-Atlas et du Sous, le chleuh (tachelhit). Ceux qui ont tenté de faire des rapprochements entre les langues berbères (kabyle, rifain, tamazigh, chleuh ou targui) et les autres grands groupements linguistiques indo-européens, sémitiques ou chamitiques, n'ont jamais pu aboutir à une conclusion satisfaisante. En fait, la formation de la langue berbère constitue une énigme non résolue.

 

Que sait-on de la Kahéna?

 

Avant l'arrivée des Arabes, de nombreuses populations berbères étaient christianisées et d'autres judaïsées. Tout d'abord, les tribus christianisées dirigées par Koceila s'opposèrent à l'invasion arabe puis ce fut au tour des tribus judaïsées dirigées par la reine judéo-berbère connue sous le nom de Kahéna (prêtresse) de continuer la lutte contre l'envahisseur arabe. Il est possible que l'indifférence des tribus christianisées envers les lois antijuives décrétées par les Byzantins ait empêché la formation d'un front uni avec les Juifs judaïsés. La révolte berbère fut longue et ardue. Les Arabes étaient sur le point de se replier lorsqu'une ultime victoire leur permit de conquérir l'Afrique du Nord, puis l'Espagne des Visigoths mais cette fois-ci, avec l'appui des Berbères et des Juifs. Plus que tout autre, la Kahéna a incarné l'affirmation berbère et elle continue encore de représenter un symbole identitaire des Berbères qui veulent faire reconnaître officiellement leur langue dans le contexte de plus en plus arabisé de l'Afrique du Nord d'aujourd'hui. On peut trouver dans les écrits du linguiste et historien kabyle Boulifa Si Amar-ou-Saïd (1865-1931) dont les notes de voyage au Maroc en 1904 ont été préservées, une lecture berbère de l'histoire de l'Afrique du Nord. Cette dernière contraste tant avec les simplifications et les condescendances des voyageurs et des écrivains français du tournant du XXe siècle qu'avec le discours islamo-arabisant qui a été celui de nombreux nationalistes nord-africains après la Seconde Guerre mondiale.

 

Y a-t-il eu amalgame entre islamisation et arabisation?

 

Bien qu'en théorie, être musulman ne signifie pas être arabe ou même arabisé, dans le cas de l'Afrique du Nord, l'arabisation fut très importante considérant que le nombre d'envahisseurs arabes ne dépassa pas quelques dizaines de milliers et que la population berbère comptait plusieurs millions.

 

Du temps des Romains, il y avait une société latinisée à l'intérieur du limes. L'influence des Byzantins ne fut pas aussi grande, parce qu'elle fut centrée sur Carthage et qu'elle fut diminuée suite au schisme donatiste et à l'invasion des Vandales en 429. Les Arabes défirent les Byzantins, puis le chef des tribus christianisées Koceila et enfin la reine des tribus judaïsées, la Kahéna. Les Berbères se rallièrent aux Arabes pour conquérir l'Espagne. La conversion était aisée car elle consistait à répéter une formule de foi qui par ailleurs, exemptait les populations de la taxe de la jiziya imposée aux non-Musulmans. La conversion des Berbères fut peut-être facilitée par le retour des otages islamisés et arabisés que les Arabes prirent parmi les princes berbères.

Mais ce processus de conversion connut plusieurs soubresauts. L'historien Ibn Khaldoune affirme que les Berbères abjurèrent l'islam douze fois avant de se convertir définitivement. On pourrait voir dans la révolution kharidjite du VIIIe siècle, laquelle soutenait qu'il n'était pas nécessaire d'être descendant du Prophète pour devenir Calife une forme d'affirmation berbère. Précisons que l'arabisation de l'Espagne aurait pu jouer un rôle important dans l'arabisation des Berbères et que l'invasion des tribus hilaliennes au XIe siècle y contribua sensiblement, notamment au sein des tribus nomades. En outre, les croyances antéislamiques s'accommodèrent fort bien d'une version islamique du maraboutisme.

 

Par ailleurs, il est fort possible que l'influence chrétienne au Maroc se limitât aux régions citadines avant l'arrivée des Arabes. La trace des Chrétiens se perd suite aux persécutions perpétrées par l'intolérante dynastie des Almohades au XIIe siècle et la langue latine ne fut plus utilisée au Maroc. Quant aux Juifs, certains étaient latinisés, d'autres hellénisés et ce groupe comprenait les nombreux réfugiés venus de Cyrénaïque suite aux massacres de l'Empereur Hadrien au début du deuxième siècle. L'araméen et l'hébreu étaient cependant les langues traditionnelles héritées de la Judée antique. Ce fut vers le IXe siècle que l'araméen fut abandonné au profit de l'arabe. De fait, le chercheur Haïm Zafrani a souligné que la syntaxe de la langue judéo-arabe d'Afrique du Nord semble avoir été calquée sur celle de la langue hébraïque. Par ailleurs, une grande partie de la population juive fut décimée par les Almohades au XIIe siècle. Dans les faits, l'hébreu continua d'être la langue sacrée et l'araméen la langue de l'exégèse, le judéo-arabe et le judéo-berbère constituant la langue parlée par les Juifs au quotidien.

 

Qu'en était-il des allégeances tribales au sein du Maroc ?

 

Plusieurs autres classifications peuvent être faites : il y a des nomades et des sédentaires, des Berbères et des Arabes, des Musulmans et des Juifs. Par ailleurs, il existe des divisions administratives du Makhzen qui s'appuient sur des provinces historiques: le Rif, le Gharb, le Sous, le Tafilalet, le Draa. Abordons la dimension berbère:

 

Il est remarquable de noter que, tout comme d'autres minorités ont su préserver leur identité suite à la conquête arabe en se repliant sur les hauteurs, l'Aurès, la Kabylie, le Rif et l'Atlas marocain ont conservé leur langue et leurs coutumes berbères. De la même façon, les Maronites au Liban, les Druzes du Moyen-Orient et les Zaydites du Yémen ont préféré installer leurs villages sur des hauteurs en en faisant des montagnes-refuges. Pour revenir à la spécificité berbère, mentionnons la Jahiliya qui est l'ancien code juridique qui existait avant la pénétration de l'islam et qui a continué de prévaloir. Cette coutume avait parfois force de loi, ce qui horripilait les tenants de l'orthodoxie islamique.

 

Trouver une description de la société berbère qui soit uniforme constituerait une tâche fort ardue car les groupements et regroupements des clans se sont faits selon une dynamique qui a varié selon les circonstances. Les chercheurs ne sont pas arrivés à s'entendre sur une codification uniforme. À la base de la société berbère, il y avait la famille ou Ikh. Venaient ensuite le clan (Farqa, Jama'a ou Douar), la faction puis la tribu. Le canton ou Toqbilt était un regroupement avec une vie communautaire, une mosquée et un magasin-grenier. Une tribu était formée par un regroupement de 3 à 12 Toqbilt. Les factions et les tribus pouvaient être ralliées dans un Leff. La chefferie était morcelée : le Muqaddam était bien présent dans la vie communautaire, l'Amghar était une autorité locale impliquée dans les alliances intertribales du Leff, mais le caïd représentait le Makhzen. Il arriva que l'Amghar et le caïd prirent tous deux des cadis qui furent leurs adjoints, ce qui sous-tend selon toute probabilité une tension latente entre ces autorités.

 

On a souvent mis en opposition Bled El-Makhzen et Bled El-Siba

 

L'autonomie relative des tribus berbères fit que le Makhzen dût composer constamment avec les forces locales. Lorsque le peuple souffrait de sa condition difficile, l'autorité locale de la Siba permettait de manifester sa frustration, souvent sous forme de révoltes contre le pouvoir central et échapper ainsi à la lourde pression fiscale. Du point de vue du Makhzen, les contrées berbères de l'intérieur vivaient dans un état semi-anarchique. Le Makhzen pouvait avoir recours à la force, chercher un compromis avec les leaders locaux ou encore ignorer les régions insoumises. Des Moqadem pouvaient demander à être reconnus par le Makhzen et se voir confier des tâches d'administration de fondations religieuses, tels les Habous et les Foutouhat. Ces dahirs chérifiens étaient renouvelés lors de l'avènement d'un nouveau sultan.

 

Plusieurs historiens ont établi la distinction entre Bled Al-Siba qui est une région intérieure généralement non soumise, voire même rebelle, et Bled Al-Makhzen qui est la région solidement contrôlée par l'autorité royale. Certains rattachent la Siba au statut de sa'iba, qui est celui d'un esclave affranchi et livré à lui-même. Elle représenterait donc la cassure du lien qui rattache au sultan et la dissidence. Dans de telles contrées non assujetties aveuglément au sultan ni même à la religion, il n'était pas garanti que la loi coutumière berbère ou 'urf ne remplaçât la loi islamique ou shari'a, ce qui ne signifiait pas que cette dernière était abolie. Il n'en demeure pas moins que les dynasties, citadines pour la plupart, s'appuyèrent aussi sur des populations montagnardes ou

nomades.

 

Au début du XXe siècle, le chercheur Michaux-Bellaire considérait que seulement un cinquième du territoire marocain faisait partie de Bled Al-Makhzen. Le reste du territoire aurait fait partie de Bled Al-Siba.

Ajoutons que certains territoires étaient considérés comme des territoires conquis ou territoires de capitulations Blad Al-Anoua tandis que d'autres du nom de Blad Aç Çolha étaient restés propriété des anciens maîtres du sol qui s'étaient converti à l'islam pour conserver leurs biens fonciers.

 

Que sait-on sur les Juifs berbères?

 

Les Juifs de l'Atlas et du Sud du Maroc constituent un segment distinct du judaïsme marocain, dispersé dans plus de 150 villages. Ils ont quitté le Maroc pour se rendre en Israël après y avoir vécu plus de vingt siècles. Nous devons à l'ethnographe Pierre Flamand la description des communautés du Sud de l'Atlas et des oasis du Maroc dans son ouvrage Diaspora juive en Terre d'Islam. Nahum Slouschz visita les Juifs de l'Atlas au début du XXe siècle et rapporta ses impressions dans l'ouvrage Travels in North Africa.

Élias Harrus a laissé une magnifique collection de photos : Juifs parmi les Berbères. Haïm Zafrani s'est penché sur les traditions judéo-berbères et a publié entre autres Une version berbère de la Haggadah de Pessah qui est le récit traditionnel de la Pâque juive. Daniel Schroeter et Joseph Chetrit qui ont publié tous deux de nombreuses études sur le judaïsme marocain se sont également penchés sur la culture des Juifs berbères.

 

Ajoutons que beaucoup d'artisans juifs ont été joailliers, y compris au sein des populations berbères. Les Juifs furent longtemps les seuls à travailler l'or, l'argent, les bijoux et les fils d'or et d'argent.

Yédidia Stillman a fait une étude sur la profession du joaillier juif au Maroc dans le numéro 17 de la collection Péamim publiée par l'institut Yad Ben Zvi en Israël.

 

Quant à l'époque la plus reculée de la présence des Juifs au Maghreb, l'ouvrage de Didier Nebot intitulé Les tribus oubliées d'Israël constitue une excellente source de références sur le passé judéo-berbère en Afrique du Nord. Les ouvrages d'érudition de Nahum Slouzch Hébraeo-Phéniciens et Judéo-Berbères ainsi que Judéo-Hellènes et Judéo-Berbères dévoilent un passé historique fort riche mais trop souvent méconnu.

 

Y eut-il des Juifs sahariens?

 

Les sources historiques relativement à la présence de Juifs au Sahara sont nombreuses tout comme en témoignent celles de : Al-Bekri, Idrissi, Ibn Batouta, Al-Zukri, le génois Malfante, le voyageur Mordekhaï Abi Serour et Nahum Slouchz. Les légendes relatives à d'anciens royaumes juifs (Touat, Sijilmassa, Draa, etc.) sont nombreuses. Les Daggatoum furent des Juifs nomades. Les forgerons de Maurétanie auraient été surnommés Yohoud (Juifs). Soulignons qu'au plan archéologique, il reste encore au Touat des traces des travaux d'irrigation remarquables. Une inscription hébraïque datant de 1326 y a été retrouvée. La reconstitution de l'histoire des Juifs sahariens et des Juifs de l'Afrique subsaharienne en est à ses débuts. Les travaux de Jacob Oliel et de Michel Abitbol traitent de ce sujet fascinant.

 

Extrait de l'ouvrage IL ÉTAIT UNE FOIS LE MAROC, par David Bensoussan www.editionsdulys.com

 

Source : dafina.net

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